Maraîchage sous abri : priorité au respect de l’agronomie

En bio depuis 4 ans en Côtes d’Armor, Gaëtan Dauphin cultive tomate, concombre, mâche et pomme de terre, avec son épouse sur 7 000 m2 de serres chapelle double paroi. Président de la section sous abris bio du Cerafel, il prône le respect de l’agronomie et une approche technico-économique plus extensive.

prince_de_bretagne_images« C’est un choix de vie, on a tout plaqué pour se lancer en bio », lance Gaëtan Dauphin, serriste à Plourivo dans les Côtes d’Armor, et producteur bio pour la 4e année sur 7 000 m2 de serre qui assurent la totalité du revenu de l’entreprise. Pourtant, la culture sous serre, il connaît… Il est lui-même fils du pionnier de cette pratique en Bretagne dans les années 1970. Mais après 9 ans de tomates conventionnelles en mono-culture annuelle menée en hors-sol, son épouse et lui choisissent de changer de cap en rachetant un outil à l’abandon depuis 3 ans (1). L’avantage : pas de délai pour obtenir la certification bio. La serre multichapelle gonflable de 5 200 m2 est complétée rapidement par une seconde installation de 1 800 m2 : « c’est essentiel d’avoir plusieurs outils pour réduire les risques de contaminations de maladies et de ravageurs entre les espèces cultivées. Les attaques, notamment en puceron noir (Aphis gossypii) par exemple, se transmettent entre tomates et concombres. Si je pouvais avoir 3 outils, ce serait encore mieux ». Quant aux migrations d’auxiliaires d’une culture sur l’autre, elles restent aléatoires… Pas évidente à gérer.

Évaluer coûts et plus-values

Depuis sa conversion, Gaëtan Dauphin a modifié son approche technico-économique : « Notre passage en bio s’est fait sans soucis majeurs ; on pratiquait déjà les techniques de la lutte intégrée, et on chauffait le moins possible », rapporte le producteur. La grande différence, c’est qu’avant, ses coûts de production inhérents à la monoculture le contraignaient à maintenir une forte productivité, soit 45 kg de tomates/m2 pour 200 kWh/m2 de chauffage. Sans pouvoir faire l’impasse des béquilles chimiques. Aujourd’hui, il cultive en rotation tomate (environ 17 kg/m2 de fin juin à fin octobre), concombre (44 pièces de début juin à fin octobre), mâche (1,5 kg/m2 de 15 novembre au 15 février), pommes de terre (2 kg/m2 du 15 mars au 15 avril sans chauffage), et souhaite diversifier les espèces le plus possible. Dans ces conditions, il estime que la perte de 25 % à 30 % de récolte en moyenne par an fait partie du jeu. « Tout reste néanmoins une question d’équilibre technico-économique, explique-t-il. Il faut par exemple savoir évaluer si, compte tenu de leurs coûts, certains lâchers d’auxiliaires, en cas de forte attaque, vont permettre d’apporter une plus-value… »

Cette année, le puceron noir a décimé en 15 jours sa culture de concombre : « comme le plant était fait maison, et que j’avais réussi à vendre les premiers spécimens, je n’ai rien perdu, même si je n’ai rien gagné aussiEn bio, on ne peut pas gagner à tous les coups. » Quand le plant est acheté, il est plus difficile de faire l’impasse sur la récolte : des lâchers supplémentaires d’auxiliaires sont alors effectués, voire un passage d’insecticide à base d’essence d’écorce d’orange (Prevam) sur les foyers. Au risque de sacrifier quelques auxiliaires…

Sous serre, l’agronomie aussi

« C’est passionnant, dans une serre bio, j’apprends tous les jours, et je crois que j’apprendrais toujours », confie le maraîcher. « Il n’y a pas de solutions miracle. » Pour lui, nourrir le sol pour nourrir la plante est un aspect primordial. Sous serre aussi, l’agronomie a sa place. À l’automne et au printemps, du fumier composté de bovins ou de caprins ainsi que du compost de déchets verts sont apportés, auxquels s’ajoutent des engrais organiques en granulés en cours de culture si nécessaire. « Nous faisons 3 à 4 analyses de sol par an, car la tomate et le concombre notamment sont très gourmands en azote, et sous serre, le sol minéralise très rapidement. Il faut être vigilant. »

L’an dernier, le sol, faible en calcium et en magnésium, a été enrichi de maërl (sable coquillé). Après les cultures phares, tomate et concombre, un engrais vert est semé fin octobre – un mélange avoine-févérole cette année, implanté pour 5 mois. « Néanmoins, ces cultures longues ont leur limite agronomique, estime le producteur. Elles callent en automne, il n’est pas si évident de les prolonger. La mâche en hiver pose moins de problèmes, je l’implante dans du terreau, et elle n’épuise pas mes sols. » Pour l’instant, grâce à ces pratiques peu intensives, aucun problème de pathogènes nocifs du sol, comme les nématodes à galles, n’a été décelé.

Lutte biologique, gestion délicate

L’avantage de la serre double paroi gonflable est de mieux maîtriser les paramètres, même sans chauffage ni en hors-gel : l’irrigation des cultures d’hiver se fait à l’aspersion pour « imiter les pluies d’automne », mais sans abuser car la terre ici est très lourde, mettant des semaines à réessuyer ; l’arrosage des cultures d’été est maîtrisé grâce au goutte-à-goutte ; le paillage en plastique, réutilisable pendant une dizaine d’années et recyclable, empêche la poussée des adventices, dont la maîtrise pose un gros souci en bio ; l’aération est nécessaire, et même si les ouvrants laissent passer les insectes, « ce n’est pas un problème, au contraire, cela permet de mieux utiliser les auxiliaires fournis par la nature, de les évaluer, ainsi que les nuisibles ». L’irrigation et les ouvrants sont automatisés, « question de confort ».

Pourtant Gaëtan Dauphin reste peu convaincu par l’intérêt des bandes florales. Il leur préfère les plantes associées, comme l’aubergine qui sert d’appât aux pucerons. « Cela permet de les détecter très tôt et de concentrer le lâcher d’auxiliaires sur elles pour enrayer l’attaque, explique-t-il. Mais cela ne fonctionne pas à tous les coups, même si nous sommes très bien conseillés ! »

En revanche, les côtés intérieurs de la serre, laissés un peu en friche, peuvent être de bons indicateurs et fournir des auxiliaires. « Si je détecte des pucerons en hiver, je vais aussitôt lâcher des chrysopes pour contenir les populations en vue du printemps. » Le macrolophus, cette punaise prédatrice tout terrain agissant contre les aleurodes en tomates et les pucerons en concombre, passe aussi l’hiver sur les bords internes des serres : « tous les ans, je diminue leurs apports, et ce n’est pas si facile à évaluer… » Par conséquent, cette année, en surpopulation, elles se sont attaquées aux fruits de la tomate ! « La preuve que, même sous serre, la gestion des insectes est délicate : même les « gentils » deviennent parfois gênants… »

Christine Rivry-Fournier

 (1) Au total, ils sont 2 à travailler à temps plein plus un salarié sur 7 mois et des saisonniers pour la récolte.

 

Aspects techniques

  • Le sol est travaillé à la rotobêche, en un seul passage pour le garder assez grossier. Pour la mâche, la herse rotative l’aplanit et l’affine un peu.

  • Les variétés utilisées (la majorité des semences sont bio) :

    • Tomates : Bocati et Dirk (Vitalis)

    • Concombres : Aramon (Rijk Zwaan), Komet et Louckeed (Vitalis)

    • Mâche : Trophi (NT/Clause)

    • Pommes de terre : Starlette

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