Transmission-installation : un enjeu vital pour la bio

La vague de transmissions à venir est un défi majeur pour l’essor de la bio. Elle est un vivier pour les futures installations. Cela passe par les fermes déjà en bio à céder mais aussi par les conventionnelles. Pourquoi ne pas envisager une conversion pendant la transmission ?

« La demande des repreneurs pour des projets bio est forte, se réjouit Nadou Masson, présidente de Bio en Hauts-de-France et secrétaire nationale Installation-transmission pour le réseau Fnab. Pour les futurs cédants, c’est l’occasion de convertir leur système dans le but de mettre davantage en phase leur outil de production avec les attentes des porteurs de projets à l’installation. » La conversion peut aussi se mettre en place au moment de l’installation. « Dans tous les cas, nous devons accompagner ces démarches. »

 

Une priorité nationale

Mais comment affiner ces mises en relation, pour adapter au mieux l’offre des cédants et les attentes d’installation ? « Hélas, nous manquons de données statistiques nationales pertinentes, déplore Sophie Rigondaud, chargée du dossier Installation-transmission à la Fnab. Difficile de cerner finement l’offre – car l’âge n’est pas une donnée obligatoire recueillie par l’Agence Bio – et la demande. » Dans certaines régions, comme en Bretagne, Île-de-France, Grand Est, Bourgogne, Pays de la Loire…, des états des lieux sont réalisés par les Groupements régionaux d’agriculture biologique, tirant les sonnettes d’alarme. « Il est temps de faire de la transmission une priorité nationale, de donner les moyens pour maintenir les terres bio en bio, éviter les démantèlements et limiter les agrandissements, insiste Nadou Masson. Il faut sauvegarder une agriculture bio à visage humain et créatrice de valeur ajoutée et d’emplois sur les territoires. »

 

Privilégier l’accompagnement individuel

Il faudrait privilégier aussi l’accompagnement individuel. (© Réseau Gab-Frab Matthieur Chanel)

La plupart des actions d’accompagnement sont éparpillées, peu visibles, pas forcément adaptées aux besoins : preuve en est le rythme de disparition des fermes en recul de 11 % entre 2010 et 2016, à surface globale constante, voire en hausse ! Les futurs cédants sont parfois un peu paumés… Alors céder à l’agrandissement est une solution de facilité en cas de non reprise dans le cadre familial. « En plus de réussir à les identifier en amont pour les sensibiliser, les études montrent qu’il faudrait sans doute privilégier l’accompagnement individuel car les approches collectives existantes sont insuffisantes ou avec une entrée très « restreinte » sur certains aspects particuliers – le montant de la retraite, les modalités administratives de la transmission… – », complète Sophie Rigondaud.

L’Agence Bio va affiner ses données. Et des actions sont lancées par le réseau Fnab et ses partenaires : repérer les cédants, les contacter, les informer, organiser des cafés transmission, faire des diagnostics de ferme avec des analyses fines technico-économiques, proposer des visites sur le terrain pour les porteurs et porteuses de projet, assurer la formation des repreneurs, participer à des espaces tests…

 

Des actions innovantes

« La transmission doit être facilitée pour bénéficier à la nouvelle génération, sans pénaliser le cédant. » (©CRF)

Des démarches filières sont mises en place, comme en Pays de la Loire, sur l’élevage, en lien avec l’association Ebio. Des approches plus territoriales sont lancées dans le Grand Est. « Les collectivités locales se mobilisent aussi. La vitalité et le futur de leurs territoires dépendent de la transmission… Les Régions doivent s’emparer du sujet à bras-le-corps. Certaines financent des diagnostics. Mieux vaut une multitude de fermes, pour relocaliser l’alimentation qu’une seule entité peu génératrice d’emplois », martèle Nadou Masson. Des solutions financières innovantes sont aussi en réflexion, comme des locations-ventes sans passer par les banques… En Île-de-France, où 27 % des producteurs bio ont plus de 55 ans, le Gab, en lien avec le pôle Abiosol incluant Terre de liens, Amap IDF et l’espace-test Le Champs des possibles, se mobilise en proposant notamment des accompagnements individuels.

 

Plus de moyens

Nadou Masson, secrétaire nationale Installation-transmission pour le réseau Fnab (©CRF)

Mais les moyens humains et financiers ne sont pas à la hauteur. En 2018, le dispositif national actuel Accompagnement à l’installation et la transmission en agriculture (Aita) n’accordait que 8,7 % de son budget de 13 M€ à la transmission. De plus, environ deux tiers des nouveaux installés ne bénéficient pas de la Dotation jeune agriculteur, donc échappent potentiellement aux circuits classiques des chambres d’agriculture.

À l’instar de la tendance nationale, en Auvergne-Rhône Alpes, 85 % des installations en bio sont hors cadre familial. De plus en plus, les candidats ne sont pas issus du milieu agricole. Leur accès au foncier est plus complexe, mais ils ont beaucoup d’énergie et des stratégies parfois déroutantes ! Les profils, les attentes, les métiers, les carrières changent… « Il faut créer une vraie dynamique innovante autour de cet enjeu vital pour l’avenir de la bio. La transmission doit être facilitée pour bénéficier à la nouvelle génération, sans pénaliser le cédant, et pour dynamiser les territoires », résume Nadou Masson.

Christine Rivry-Fournier

 


Terre de liens : une autre voie pour préserver les terres bio

Grâce à Terre de Liens, sa Foncière, créée en 2006, et sa Fondation datant de 2013, les cédants sont assurés que leurs terres resteront en agriculture, et en bio pour toujours. Ad vitam aeternam. « La création, il y a 20 ans, de Terre de liens correspondait aux préoccupations de leurs fondateurs, des pionniers de la bio arrivant à l’âge de la transmission, rappelle Jêrome Deconinck, directeur de la Fondation. Ils ne voulaient pas voir disparaître le fruit de leur travail en bio. »

Les terres : un bien commun

Jérôme Deconinck, directeur de la Fondation Terre de Liens. (© Terre de Liens)

La Foncière achète les terres, grâce à l’épargne citoyenne, en placement solidaire. La Fondation les acquiert également grâce à des donations, ainsi que des legs exonérés de tous droits de succession. « Certains producteurs considèrent leurs terres comme un bien commun. Ils ne veulent pas les vendre comme un bien foncier, marchand. » Pour le cédant, il suffit de faire un testament, révisable à tout moment. « C’est un acte de générosité intergénérationnelle, qui prend effet au moment voulu. » Dans le cas de succession, des héritiers veulent vendre, et d’autres donner. Ce qui est possible. « Il existe différents types de donations, portant sur tous les aspects du patrimoine. Il faut y réfléchir ensemble. » La Safer garde forcément un droit de préemption sur les acquisitions, legs ou achats, et « sur certains territoires, c’est plus difficile de se placer ».

Des demandes en croissance

185 fermes (bientôt 190) ont été acquises par la Foncière et la Fondation, soit 4 700 ha de surfaces préservées. « Terre de liens loue ces terres en baux environnementaux, et empêche ainsi la revente au moment de la transmission », explique Jérôme Deconinck. « Beaucoup d’agriculteurs arrêtent leur activité sans repreneur, soit un sur deux selon les estimations. Notre mission est aussi de les mettre en contact avec les porteurs de projets, et les aider à passer en bio si la ferme n’y est pas encore. » 350 cédants sont accompagnés en 2018, 300 en 2017. « Les demandes de porteurs de projets sont nombreuses, 1 900 en 2018, dont 500 aboutissant à l’installation sur les fermes. » Les structures sont hétérogènes, jusqu’à 75 ha, soit 25 ha de moyenne, et 40 % en maraîchage. Terre de liens maille toutes les anciennes régions, la Corse l’est depuis fin juin : 20 associations travaillent sur le terrain.

C. R.-F.

 

[ Article paru dans Biofil 124 (juillet-aout 2019) ]

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