Marché bio : « Il va falloir tenir dans les turbulences »

 

INTERVIEW de Jérôme Caillé

Jérôme Caillé. (©CRF)

Polyculteur-éleveur de volailles dans les Deux-Sèvres, Jérôme Caillé préside la commission bio de La Coopération agricole, et est administrateur de la coopérative Terrena (1). Il fait le point sur l’évolution du marché bio.

 

Biofil : Comment évolue le contexte des grandes cultures bio en 2022 ?

Jérôme Caillé : Les récoltes d’été ont été en moyenne plutôt correctes en céréales et en oléagineux. En revanche, elles sont très décevantes en protéagineux – pois, féveroles, et surtout en lentilles. Celles de l’automne sont correctes, les rendements sont dans la moyenne en soja, en tournesol et maïs irrigués et plutôt bons en non irrigués. Vu la hausse des surfaces bio implantées et la diversification des assolements bio, les récoltes sont au global supérieures à l’an dernier, année climatique compliquée par ailleurs.

 

Dans ces conditions, pourquoi le marché reste-t-il très tendu ?

C’est une bonne nouvelle pour les producteurs de grandes cultures, car on craignait plutôt un recul des prix. Or la relocalisation des approvisionnements, notamment pour un aliment français en alimentation animale, augmente la demande nationale des transformateurs. En alimentation humaine, la tendance à garantir des matières premières d’origine française est très forte aussi. La hausse des volumes collectés aurait pu amener vers un équilibre du marché. Mais d’autres paramètres l’ont au contraire tendu.

 

Quels sont ces paramètres ?

Il y a plusieurs éléments. Tout d’abord, la crise Covid a déstabilisé le marché international et européen, d’où des perturbations sur l’équilibre offre-demande en matières premières végétales biologiques. Ensuite, la hausse des prix en conventionnel a permis à certaines coopératives de se libérer de volumes de C2 (par exemple en maïs) : ce seront autant de tonnages qui ne pèseront pas sur le marché bio français pour lequel on prévoyait un niveau de stock élevé en fin de campagne. De plus, des opérateurs bio européens – transformateurs ou Fab – rencontrent des difficultés d’approvisionnements en grains bio de pays tiers, surtout à cause du coût du fret qui s’est envolé. De ce fait, de nouveaux marchés d’exportation s’offrent aux organismes stockeurs français. En conséquence, les prix d’achat aux agriculteurs devraient, en moyenne, se maintenir à des niveaux corrects. Je dis en moyenne car certains produits bio – soja, protéagineux – voient leurs cours grimper, tandis que certains blés de moins bonne qualité pourraient rencontrer des difficultés à être valorisés en meunerie, et la belle collecte de maïs met les cours de ce dernier sous pression à la baisse.

 

N’est-ce pas risqué pour les filières françaises ?

En souhaitant relocaliser leurs approvisionnements en origine France pour répondre à la tendance sociétale, les meuniers et les Fab tablaient aussi sur l’autosuffisance en matières premières liée à la croissance des conversions et de la collecte. Même si ces filières ont pu contractualiser une partie de leurs achats en anticipant au moins pour 50-60 % de leurs besoins, elles se heurtent quand même depuis mi-septembre, à des hausses de prix non prévues, du fait de cette déstabilisation offre-demande au niveau européen. Cette augmentation des prix profite aussi aux autres produits, tournesol, colza, et dans une moindre mesure maintient ceux des céréales. À cela commencent à s’ajouter des surcoûts liés à la hausse de l’énergie, au transport et certainement à partir de janvier une hausse des coûts de la main-d’œuvre. En plus, avec l’entrée en application du nouveau règlement bio au 1er janvier, le taux de C2 utilisable en aliment du bétail descend de 30 à 25 % et l’aliment pour les poules pondeuses et les porcs de plus de 35 kg doit être 100 % bio – au lieu des 95 % autorisés jusqu’à fin 2021. Le cumul de tous ces paramètres va entraîner des rebonds du prix de l’aliment de l’ordre de 15 à 18 %.

 

Comment répercuter ces surcoûts ?

Les négociations avec la distribution, généraliste ou spécialisée bio, viennent de débuter, et les premiers retours ne sont pas rassurants. Pour l’instant, les commerçants ne veulent pas entendre parler de hausses de prix, voire pour certains produits, ils demandent des baisses, comme pour les œufs. Pourtant, ni les éleveurs bio ni les Fab ne pourront supporter de tels surcoûts, et à trop rogner sur nos marges, ce sera encore notre rémunération qui baissera. Si le calcul officiel des coûts de production, imposé dorénavant dans la loi Egalim 2, n’est pas finalisé pour tous les produits, chaque producteur connaît ses marges de manœuvre. L’augmentation du prix de l’aliment, qui arrive, fragilise les élevages de monogastriques, et peut-être plus encore ceux en filières courtes, dont les charges de structures incompressibles sont plus élevées. Toutes les filières animales seront impactées, certaines dépendantes d’achats externes plus que d’autres qui, comme dans le lait, ont pu profiter d’une bonne récolte de fourrages, en qualité et en quantité sur 2021.

 

Et en blé meunier ?

Du côté de la meunerie bio aussi l’inquiétude monte, car la consommation ralentit. Pour les agriculteurs, le maintien de prix soutenus en céréales est essentiel, car en plus du bond de ceux de l’énergie, on observe un fort renchérissement des engrais bio, notamment des composts et autres matières organiques utilisables en bio, mais qui intéressent aussi les agriculteurs conventionnels cette année en raison de la flambée des engrais chimiques de synthèse. Également, jusqu’à la récolte 2020, quasiment tous les blés français bio étaient valorisés par la meunerie, mais cette année, du fait d’un assolement en blé plus important et de bons rendements dans certaines régions, la qualité protéique et le coefficient de Hagberg sont devenus des critères exigés, rendant certains blés non valorisables en alimentation humaine.

 

Dans ce contexte, comment voyez-vous 2022 ?

Difficile à dire, on manque de visibilité, la période est très complexe. D’un côté, la demande bio ralentit ou même stagne pour certains produits, le pouvoir d’achat est en berne, et les consommateurs, dans cette période anxiogène, ne semblent plus reconnaître autant d’intérêt au bio par rapport au local, ou aux autres démarches comme le « zéro résidus de pesticides », le « sans antibiotique », le « plein air », etc. De l’autre, les coûts de production augmentent, et les distributeurs ne veulent pas accepter nos hausses, argumentant la nécessité de faire des promos en bio pour relancer les achats. La prise en compte des coûts de production incompressibles, via la loi Egalim 2, aurait pu aider aux négociations démarrées, mais hélas les indicateurs sur lesquels travaillent les interprofessions ne sont pas encore tous prêts, et en attendant, il va falloir tenir dans les turbulences.

 

Les négociations des prix avec la distribution, généraliste ou spécialisée, restent tendues. (©Nicolas Tucat)

 

Quels sont les leviers pour passer cette période délicate ?

Nous espérons que les collectivités, et la RHD – restauration hors foyer au sens large –, s’appliqueront rapidement à introduire 20 % de bio dans leurs menus, censés être applicables au 1er janvier 2022 dans la loi Egalim 2. La marge de progression est grande, car nous n’en sommes qu’à 8 %. Ce débouché devrait aider à écouler les produits laitiers, la viande, les fruits et légumes, etc. Les périodes festives de fin d’année semblent vouloir relancer la consommation bio, et avec la 5e vague de Covid, la bio peut bénéficier de l’élan vers les produits bons pour la santé, locaux et de qualité, ainsi que le retour des consommateurs dans les magasins de proximité. Les conversions s’étant calmées depuis le 15 mai, notamment en lait faisant suite aux consignes des collecteurs, ou en céréales du fait d’un prix en conventionnel attractif, le marché pourrait redevenir favorable à nos arguments de nécessaire hausse des prix. En volailles et en œufs, on jouera sur l’allongement des vides sanitaires, et une pause sera faite sur le recrutement de nouveaux éleveurs, qui dans le contexte actuel de coûts de bâtiments, ne se précipitent pas pour se lancer. De plus, des marchés pourraient s’ouvrir dans le nord de l’Europe, à la suite de fermetures d’élevages pour stopper la grippe aviaire. Il faut aussi continuer à communiquer sur les bénéfices de la bio, notamment sur la santé, défendre notre rémunération et son équitabilité, justifier de tous les bienfaits que la bio apporte sur les territoires où elle se développe, à la fois pour l’environnement, la biodiversité, et tous les consommateurs qui y cohabitent.

 

Propos recueillis par Christine Rivry-Fournier

 

(1) Il est aussi membre du Comité national de l’agriculture biologique (Cnab) de l’Inao.

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