Santé de la vigne : des essais juteux

Dossier Viticulture

(crédit Pixabay)

Expérimenter, se remettre en cause, s’adapter… les viticulteurs bio montrent qu’ils savent le faire. Si l’heure est parfois au découragement lors des accumulations de millésimes difficiles (gel, grêle, fortes pressions maladies et ravageurs), ils tiennent bon ! Et leur motivation est intacte lorsque il s’agit de tester des méthodes alternatives de lutte, d’imaginer des pratiques pour rendre les sols vivants. Les vignerons bio témoignent aussi de l’importance de réfléchir en groupe, pour trouver des solutions collectives aux problématiques rencontrées. De nombreux essais sont en cours, et la recherche est, plus que jamais, sollicitée.

Éric Maille, conseiller viticole à Agrobio Périgord et référent Fnab-Itab pour la viticulture et Anne-Claire Bordreuil, conseillère viticole à Interbio Franche-Comté témoignent sur l’actualité de la viticulture bio.

INTERVIEW

Biofil : Quels sont les enjeux de la viticulture bio aujourd’hui ?
Éric Maille : D’une part, continuer à travailler sur les réductions de cuivre et de soufre. Même si nous avons une assez bonne maîtrise des maladies fongiques en vigne bio, la pression sur le cuivre est forte. Ensuite, la lutte contre la flavescence dorée reste très importante. Les conséquences de cette maladie peuvent être graves pour beaucoup de vignobles. Enfi n, il me semble primordial d’approfondir les recherches alternatives sur la lutte contre les ravageurs. D’abord, car cela reste assez compliqué de bien positionner les produits, et aussi, parce que la lutte insecticide est très chère pour le vigneron.

Anne-Claire Bordreuil : Aujourd’hui la viticulture bio montre qu’elle tient la route, même si des progressions sont toujours possibles : nous sommes capables d’avoir de bons résultats techniques et des vins de qualité. Mais l’enjeu est de réussir à transférer ces bonnes pratiques, à formaliser les systèmes performants pour réussir à les diffuser auprès des autres vignerons, surtout auprès des conventionnels. Je ressens un clivage assez fort. Il est encore difficile de transférer les pratiques bio, même si les résultats sont là. Un autre enjeu majeur : réussir à établir un équilibre global dans son vignoble, à la fois au niveau de la diversité génétique des vignes et de la biodiversité autour des parcelles. Ce n’est pas aisé. Mais cela me paraît fondamental.

Quelle est la priorité contre la flavescence dorée ?
E. M. : Il faut garder en tête que des actions peuvent être mises en place dès maintenant ! Et cela est prioritaire. Notamment s’impliquer dans des Gdon (1), dans des groupes de prospection et y porter la parole des bio. C’est la responsabilité individuelle de chaque viticulteur. Cela me semble stérile de vouloir s’opposer à l’administration, jugée parfois injuste et intransigeante. Les services de l’administration peuvent aussi être ouverts à la discussion, aux projets communs, mais encore faut-il aller vers eux et leur proposer de travailler ensemble. En Dordogne, nous avons mis en place un protocole d’aménagement de la lutte avec les pyrèthres naturels, en lien avec la Fredon Aquitaine et le Gdon du Libournais (2) et validé par le Sral (3). En 2017, grâce à des comptages rigoureux, 75 % de 101 hectares suivis dans ce protocole ont évité un traitement obligatoire. Ce genre d’action peut se mettre en place dans d’autres régions. Autre point sur lequel on peut agir dès maintenant : exiger le traitement à l’eau chaude des plants de vigne. Toutes les expérimentations pour lutter contre la cicadelle sont primordiales aussi bien sûr, mais cela va prendre du temps avant de trouver des solutions efficaces, et qui soient autorisées. A-C. B. : Cette maladie est un vrai fléau. Elle vient de faire son apparition dans le Jura et les viticulteurs sont réticents à l’utilisation du Pyrévert. Il est fondamental de continuer et approfondir les recherches.

Quelles innovations semblent les plus prometteuses ?
E. M. : Les produits de biocontrôle qui voient le jour sont des pistes intéressantes pour la lutte fongicide et insecticide. Mais je trouve que nous manquons cruellement de recherche fondamentale. Ce serait intéressant de savoir expliquer et comprendre réellement le mécanisme de fonctionnement de ces produits et leur composition. Connaître par exemple les molécules présentes dans les décoctions ou les purins, réussir à faire les corrélations entre effi cacité et présence ou non de certaines molécules. De la même façon, il faudrait revenir à l’écologie, au sens scientifi que du terme : par exemple, lorsque nous observons eudémis se faire parasiter par d’autres insectes, nous aurions besoin de savoir quel est l’habitat, le cycle de vie, le régime alimentaire de ces parasites, afi n d’aménager des conditions pour les favoriser.

A-C. B. : Les disques émotteurs, comme ceux proposés par la société Braun, sont très intéressants. Fixes, ils réalisent un bon travail d’entretien au pied du cep, en tranchant les morceaux de terre. Le tracteur peut passer l’outil rapidement, à 4-5 km/h, cela fait gagner du temps et facilite plusieurs interventions dans l’année. Ces disques sont aussi beaucoup moins chers que des outils interceps hydrauliques ou des outils de décavaillonnage. Je considère aussi comme une vraie innovation, l’expertise et l’accompagnement que propose l’Atelier paysan. Stimulés par le travail en groupe, les viticulteurs font émerger des prototypes, adaptés au mieux à leurs besoins, aux contraintes de leurs vignobles, et cela à moindre coût. C’est une vraie force. Enfi n, nous testons aussi le thé de compost : il s’agit d’un compost liquide issu d’une macération de compost aérobie rapide. Nous partons du postulat que les nombreux micro-organismes présents dans le liquide, une fois pulvérisés sur la vigne, coloniseraient l’espace au détriment de la fl ore pathogène. Nous n’avons pas eu assez de pression mildiou cette année pour avoir des résultats analysables, mais la piste me semble intéressante à approfondir.

Propos recueillis par Frédérique Rose

(1) Groupement de défense contre les organismes nuisibles.
(2) Lire Biofil 102.
(3) Sral : service régional de l’alimentation.

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