Contaminations : haro sur le prosulfocarbe

Contamination de sarrasin et chia au prosulfocarbe : « La situation devient ingérable pour les bio »

 

Victimes de contamination de leurs récoltes de sarrasin et de chia par un herbicide volatile, les productrices et producteurs bio dénoncent l’absence de possibilité d’indemnisation. Ils réclament aussi l’interdiction du prosulfocarbe.

Le sarrasin, récolté à l’automne, risque des contaminations de prosulfocarbe, herbicide utilisé à la même période sur les cultures conventionnelles en prélevée. (©CRF)

 

Lourds préjudices

Près de 80 tonnes de sarrasin bio et de chia ont dû être détruites ce printemps en raison de traces de prosulfocarbe, un herbicide de prélevée, détecté à des taux supérieurs à la LMR – limite maximale de résidus. 14 agriculteurs du nord-ouest de la France, adhérents à Biocer, une coopérative historique de la bio, sont touchés. Le préjudice s’élève à 100 000 euros de perte, sans aucune indemnisation. « Cela fait déjà plusieurs années que les bio sont concernés par ces contaminations, notamment au prosulfocarbe, mais jusqu’à présent, cela se règle en interne au sein des coopératives ou des collecteurs, explique Olivier Chaloche, producteur de grandes cultures à Cortrat dans le Loiret, en bio depuis près de 25 ans, administrateur de Biocer, et membre du bureau de la Fnab. Aujourd’hui, la situation devient ingérable pour les bio, et il faut trouver des solutions. »

 

Taux hors normes de résidus de prosulfocarbe

Selon la réglementation bio, c’est à l’agriculteur et à l’opérateur de tout mettre en œuvre pour éviter les contaminations. Mais de nombreux pesticides sont volatiles, à l’instar de l’herbicide prosulfocarbe. « Les haies et les distances de traitements ne sont pas suffisantes. Il faudrait mettre les cultures bio sous cloche », ironise Olivier Chaloche. Parmi les près de 600 substances chimiques répertoriées par l’Anses (1), certaines sont plus recherchées que d’autres. Les plans de contrôle se font en fonction d’analyses de risques, démarches préconisées par l’Inao, et mises en place par les organismes certificateurs de la bio. Mais dans ce cas, les taux de résidus élevés de prosulfocarbe ont été détectés par des analyses effectuées par Biocer. Comme le font plus ou moins tous les collecteurs, la coopérative en réalise de façon régulière pour sécuriser au maximum la filière et donner toutes les garanties au consommateur. « Et quand on cherche, on trouve », souligne Olivier Chaloche. Cette fois, les résultats ont dépassé les bornes : plusieurs mois après la récolte, les résidus du pesticide sont en moyenne 25 fois supérieurs aux limites maximales autorisées et jusqu’à 100 fois sur un des échantillons analysés.

 

Le prosulfocarbe : c’est quoi ?

Le prosulfocarbe est un herbicide utilisé comme désherbant en agriculture conventionnelle, notamment sur les cultures de céréales. Il s’agit du quatrième produit phytosanitaire le plus employé en France. Comme beaucoup de pesticides, il est toxique pour les organismes aquatiques, entraînant des effets néfastes à long terme. Surtout, sa molécule est très volatile. Le prosulfocarbe est le pesticide le plus présent dans l’air, aussi bien en termes de fréquence que de concentration. Depuis quatre ans, des cas de contamination sont remontées par plusieurs filières à l’Anses.

Olivier Chaloche, agriculteur bio dans le Loiret et administrateur de Biocer, est concerné par ce préjudice, comme 13 autres producteurs. (©Poupeau)

 

Pas d’indemnisation possible

Pour les agriculteurs de Biocer concernés par cette nouvelle contamination, c’est la catastrophe. Ils n’ont aucun recours, car impossible de retrouver les responsables de cette pollution. « La volatilité de la molécule nous empêche de remonter à la source de la pollution, de faire reconnaître le préjudice, de faire fonctionner l’assurance de l’agriculteur conventionnel, et de bénéficier de sa responsabilité civile, comme ce peut être possible dans certains cas », détaille Olivier Chaloche (lire aussi Biofil 135). Dans ce contexte, aucun système d’indemnisation n’est prévu par l’Etat, et aucun recours n’est possible. Pour Mathilde Siguré, céréalière bio en Eure-et-Loir, nouvellement passée en bio, « cette récolte de sarrasin était ma première livraison certifiée bio. Tous ces efforts pour finalement jeter le résultat à la poubelle, c’est vraiment un gâchis. »

 

Risques pour céréales, fruits, légumes…

Toutes les récoltes d’automne – sarrasin, chia, quinoa (hormis le maïs protégé par son enveloppe) – peuvent être contaminées par ce désherbant volatile de prélevée très utilisé sur les céréales conventionnelles semées à la même période. « Les fruits, comme les pommes et les poires, ainsi que les légumes peuvent être touchés aussi », pointe Olivier Chaloche. Malgré les précautions à prendre, indiquées sur le produit, pour appliquer le prosulfocarbe afin de ne pas contaminer les cultures non ciblées (2), et qui préconisent une distance à respecter de 500 m, « sa volatilité sur plusieurs kilomètres, allant jusqu’à 6 km, s’avère non maîtrisable ». C’est pourquoi les producteurs, via la Fnab, la coopérative Biocer et Générations Futures demandent la suspension de mise sur le marché du prosulfocarbe avant les prochains traitements d’automne. Ils réclament aussi l’interdiction de ce pesticide, dont les autorisations doivent être revues fin 2021. « Nous souhaitons aussi la mise en place d’un fonds d’indemnisation pour protéger les agriculteurs. Et les bio ne sont pas les seuls concernés. Les conventionnels aussi sont touchés par des risques de contaminations au-dessus du seuil des LRM. »

 

Christine Rivry-Fournier

 

(1) L’Union européenne recense 1 498 substances actives et en interdit 907. Si le plan de contrôle européen, décliné par les États membres, ne prévoit que 176 substances à analyser, la France va plus loin en analysant, dans ses contrôles de résidus de pesticides, 568 substances (source : Commission économique Sénat)

(2) Sur la fiche e-phy : dans le cas de cultures non cibles situées à moins de 500 mètres de la parcelle traitée, ne pas appliquer le produit avant la récolte de ces cultures ; dans le cas de cultures non cibles situées à plus de 500 mètres et à moins d’un kilomètre de la parcelle traitée, ne pas appliquer le produit avant la récolte de ces cultures ou, en cas d’impossibilité, appliquer le produit uniquement le matin avant 9 heures ou le soir après 18 heures, en conditions de température faible et d’hygrométrie élevée. Les cultures non cibles concernées sont les suivantes : cultures fruitières (pommes, poires), cultures légumières (mâche, épinard, cresson des fontaines, roquette, jeunes pousses), cultures aromatiques (cerfeuil, coriandre, livèche, menthe, persil et thym), cultures médicinales (artichaut, bardane, cardon, chicorée, mélisse, piloselle, radis noir et sauge officinale).

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